lundi , 27 février 2017

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Comprendre la lutte contre le terrorisme

1er juin 2016

Vous voulez mieux comprendre la lutte contre le terrorisme ? Ses principaux enjeux, ses difficultés de mise en œuvre, ses spécificités ? Nathalie Cettina, du Centre française de recherche sur le renseignement, vous explique.

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1. Comment un Etat peut-il lutter contre le terrorisme ?

« Il y a plusieurs arcs pour lutter contre le terrorisme. Il y a les services de police, police judiciaire et service de renseignements, mais également la justice, le parquet et l’instruction. Il faut arriver à créer une symbiose entre l’ensemble de ces intervenants pour mener un travail le plus opérationnel et le plus optimum possible. La France bénéfice d’un dispositif de services spécialisés depuis les années 1980. Depuis les premiers actes de terrorisme internationaux qui ont frappé la France. On a des services de police, de justice, de renseignements qui sont spécialisés et centralisés à Paris, uniquement sur ces questions. Ils ont une connaissance des réseaux, de ces filières.»

2. Quelles difficultés dans cette lutte ?

« Le propre de la lutte contre le terrorisme, c’est d’avoir le renseignement, l’information. C’est tout d’abord un travail de renseignements qui doit se faire au plus près de la menace. Il faut donc arriver à identifier celle-ci, et mettre en place des moyens humains en plus des moyens techniques actuellement à l’œuvre. Tout cela pour arriver à avoir une remontée d’informations, à comprendre ce qui se prépare, connaître les mouvances et les réseaux, et arriver à transmettre l’information au judiciaire pour qu’il puisse y avoir des poursuites et des arrestations avant le passage à l’acte. C’est donc tout d’abord un travail de renseignements pour arriver à puiser la bonne information à la source. C’est aussi coopérer avec les services de renseignements étrangers pour avoir des bribes d’informations que l’on n’a pas, et qui permettent d’avoir une information judiciairement exploitable. »

3. Existe-t-il des spécificités dans le terrorisme ?

« Le terrorisme a évolué au cours du temps, des décennies. Il y a eu un terrorisme d’extrême gauche dans les années 90 avec des groupes révolutionnaires. Ils ont sévi en Europe, en France avec Action directe, en Italie avec les Brigades Rouges, en Allemagne avec la Fraction Armée Rouge. C’était un type de terrorisme bien spécifique, qui visait non pas les masses mais des personnes ciblées en fonction de ce qu’elles représentent. Des hommes politiques, des policiers, des magistrats… Puis au tournant des années 80, on a eu l’apparition d’un terrorisme que l’on appelle « international », qui a été, dans un premier temps, un terrorisme d’état. On a eu des pays comme la Syrie, l’Irak ou l’Iran, qui poursuivaient leurs « relations diplomatiques » par des moyens détournés et semaient la terreur en occident pour faire plier certains pays à leur volonté. Au milieu des années 80, on a vu apparaître un terrorisme de réseaux, djihadiste, qui émanait de l’Algérie en premier lieu. Cela a posé de nombreuses difficultés aux services, car il a fallu comprendre comment ces réseaux fonctionnaient. Il a fallu comprendre que les leaders étrangers utilisaient des personnes présentes sur les territoires européens. Il a fallu mettre en place un mécanisme de lutte différent. Notamment en 1996, avec la notion « d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » pour prendre en compte l’ensemble d’un réseau, depuis la petite main qui fait de la propagande ou de la logistique jusqu’aux personnes qui passent réellement à l’acte. »

4. Quel terrorisme aujourd’hui ?

« Aujourd’hui, on est dans un terrorisme qui reste un terrorisme de réseaux. Il ne s’appuie plus sur le GIA en Algérie comme en 1996, mais sur Al-Qaida, Al-Qaida au Maghreb ou plus récemment l’Etat islamique, en lien avec des mouvances régionales. Il y a toujours cette propagande, qui se fait de plus en plus par Internet. Il y a encore cette idée de réseaux, avec des personnes qui vivent au cœur de nos sociétés, qui partent s’entraîner à l’étranger et qui reviennent sur le territoire national. On le voit en France, ou en Belgique. »

5. Entre la France, l’Irak et l’Afghanistan, une lutte différente ?

« En France, ou en Europe, nous sommes dans des pays démocratiques. On va donc utiliser des moyens démocratiques, sur les moyens de police et de justice se servant d’une législation bien précise et bien encadrée. Dans les pays du Moyen-Orient qui sont déstabilisés, déstructurés et affaiblis, ce sera bien plus des notions de guerre contre le terrorisme, de rivalités entre clans et de combats militaires qui vont s’appliquer. Pour moi, ce n’est pas du tout la même lutte que l’on peut mettre en place dans des sociétés démocratiques. »

6. Peut-il y avoir une lutte efficace à côté de mesures symboliques ?

« Le terrorisme en France a toujours été un sujet politique. On peut même dire récupéré pour servir des intérêts politiciens, partisans, électoralistes. La dérive est de faire du terrorisme la menace suprême contre laquelle il faut mobiliser toutes les forces. C’est en réalité adopter un discours guerrier, et afficher tout un tas de mesures qui ne sont peut être pas adaptées à ce type de menaces. Et qui ont pour objectif de souder à un moment donné l’opinion autour d’un parti politique ou de la majorité présidentielle. Les mesures de lutte contre le terrorisme sont essentiellement celles qui permettent de renforcer le travail des services de renseignements. Il faut avoir l’information à temps, aller la chercher au plus près. Il ne faut pas uniquement se focaliser sur les outils technologiques de recueil d’informations. Certes, c’est important, mais ce n’est pas suffisant et on l’a vu malheureusement. L’information, elle se trouve aussi au coin de la rue, dans nos quartiers. Les personnes qui passent à l’acte sur nos territoires nationaux ne viennent pas de l’étranger, ce sont des personnes qui sont nées, qui ont grandi, ont évolué au sein de nos sociétés occidentales. Il y a donc un phénomène à comprendre et à connaître au sein même de nos sociétés avant d’aller au delà. La guerre contre le terrorisme n’est pas une réponse suffisante à ce phénomène qui est avant tout un phénomène criminel. »

7. La recherche universitaire peut-elle être efficace ?

« Les services de renseignements auraient, je pense, tout à gagner à intégrer plus de compétences extérieures pour comprendre le phénomène. C’est déjà le cas, des services comme la DGSE qui associent des compétences de la société civile. L’apport de sociologues, de psychologues, de connaisseurs aussi de tous ces pays qui nourrissent une idéologie qui peut se traduire par la commission d’attentats à travers le monde, ce sont des éléments qui ne peuvent pas, à mon sens, être dissociés d’une lutte contre le terrorisme vraiment efficace et efficiente. En France, on a vraiment du mal à associer ce monde universitaire au monde opérationnel. On aboutit d’ailleurs fréquemment à un clivage de positions ou d’interprétations entre le monde universitaire et le discours politique qui peut être produit sur la menace et sur la façon de lutter contre ce type de criminalité. »

8. Quels sont les grands enjeux pour les années à venir ?

« Ce qu’il faut arriver à faire, c’est développer une prospective. C’est-à-dire réfléchir pas seulement à ce qu’on fait dans les mois qui viennent avec un souci électoraliste, mais réfléchir sur les choses à 15 ans, à 20 ans. Qu’est-ce qu’on peut mettre en place pour lutter contre le phénomène ? Quels sont les grands risques qui se dessinent ? Comment comprendre la menace et comment l’appréhender ? Je pense que c’est quelque chose qui doit vraiment se penser sur le long terme, et pas simplement en réaction à un acte. »

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Interview / montage / mise en page : Valentin Chatelier
Retranscription : Quentin Chatelier

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