lundi , 27 février 2017

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École de commerce : « Je suis bac +5 et je galère »

2 novembre 2015

Les belles plaquettes des écoles ne correspondent pas toujours à la réalité. Tiphaine Drut est bac+5, sort d’une école de commerce, mais n’arrive pas à trouver un emploi à la hauteur de ses attentes. Chômage, insertion professionnelle difficile, entretien qui se passe mal du fait de ses « trop nombreux diplômes », elle raconte.
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diplômés école de commerce © Pierre Metivier

Ecrit par
Tiphaine Drut
miniature tiphaine drut école de commerce

 

blancblancDernière d’une fratrie de 3 enfants, fille d’ouvrière, j’ai passé ma jeunesse dans des petites cités HLM de l’Est lyonnais où ma famille vit encore. Je suis entrée au lycée en 2003, dans une ZEP de banlieue lyonnaise.

Plutôt rebelle et avec une envie d’être la rigolote de la classe, j’ai passé pas mal de temps en heures de colle et dans le bureau du CPE à m’expliquer sur mes problèmes de comportement. Pas très assidue, j’ai failli être réorientée en seconde vers une voie professionnelle. Je me souviens très bien du moment où ma prof principale m’a passé ce dossier de réorientation sur lequel il fallait rédiger un paragraphe de motivation : « Partez en vente action marchande ou sanitaire et social ». Finalement, j’ai opté pour le redoublement. Malgré tout, j’avais réussi à obtenir la sympathie de plusieurs personnes du corps éducatif.

J’ai donc passé 4 ans au lycée. 0,25/20 de moyenne générale en maths mais j’excellais dans d’autres matières. J’ai obtenu mon Bac avec mention assez facilement. Le dernier jour de cours, mon professeur d’économie m’a avoué qu’il aurait voulu qu’on m’oriente en prépa mais que mon comportement et mes lacunes scientifiques avaient bloqué son projet.

J’ai par la suite postulé en BTS Communication sans trop réfléchir à mon projet. Bac communication donc, BTS communication, cela me paraissait être la suite logique. Mais au moment des choix d’orientation, mon CPE me convoque pour me dire que je ne serai pas prise en BTS. La raison ? Mon dossier d’avertissement au comportement… qu’il a choisi de déchirer pour me laisser une chance d’avoir un avenir…

Je suis entrée en 2010 dans une formation très sélective : le seul BTS communication public de l’Académie lyonnaise. Formation très intéressante et très riche en contenu. Mais qui à l’époque était représentée par le petit milieu de la publicité lyonnaise. J’ai subi des discriminations qui auraient dû être dénoncées. Mais trop tard. « On n’est pas dans ta banlieue » ; « on vous a pris pour l’égalité des chances » ; « postulez en association de quartier pour le stage, cela correspondra plus à votre profil » ; « pensez déjà à avoir votre BTS avant de penser à après » ; mail envoyé à ma maître de stage « je vous contacte pour savoir comment se passe le stage avec Tiphaine car je sais qu’elle vient d’un environnement fragile ».

Avec une quarantaine d’heures de cours et 3h de trajet aller/retour quotidiens, des notes pas toujours très bonnes, un rejet du corps professoral, la motivation n’était pas toujours au rendez-vous. Finalement j’ai obtenu ce BTS avec près de 14 de moyenne.
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blancblancPour payer ma scolarité, j’ai poussé la porte d’une banque partenaire de mon école de commerce. Premier prêt de 5500 € sans garant mais assurance décès, signé en 5 minutes. J’avais l’espoir de faire de l’apprentissage par la suite pour éviter d’avoir à payer encore deux années. Malheureusement, ne parvenant pas à trouver une entreprise, j’ai dû reprendre un prêt pour terminer de payer ma scolarité.

Bêtement, j’ai également fait un prêt à la consommation à taux 0, poussée par ma banquière afin de m’installer à Amiens. Grave erreur, il fallait que je commence à rembourser 3 mois après. J’étais boursière, j’ai terminé ma scolarité échelon 5. Mais lorsque j’avais fini de payer mon loyer, mes deux-trois charges malgré les autres aides comme les APL il me restait 23€/mois pour vivre.

J’ai donc travaillé un peu en dehors de mes études et en fonction de mon emploi du temps. Je donnais des cours d’anglais, j’ai bossé pendant les vacances dans la restauration rapide. J’avais également deux-trois astuces pour faire des économies, de la débrouillardise et de l’entraide avec mon groupe d’amis qui galérait pas mal aussi.

Je ne dirais pas que mes soucis d’argent ont impacté mon parcours puisque finalement j’ai réussi à mener à bien mon projet et j’ai même pu partir en semestre à l’étranger. En Chine, les calculs étaient vite faits, le loyer coûtait moins cher là-bas, et en partant j’avais le droit à une bourse supplémentaire de la région. Alors quitte à « galérer », il est préférable de le faire à Shanghai plutôt qu’à Amiens.
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blancblancJe ne vais pas valider le cliché que tous les étudiants en école de commerce passent leur temps à s’amuser, sortir et boire. Certains travaillent un peu quand même. Je pense qu’il est nettement plus confortable de ne pas avoir de soucis d’argent lorsque l’on est étudiant. Les personnes qui ont leurs parents derrière eux ont ce « filet de sécurité » que d’autres n’ont pas. Cela laisse moins la place à l’improvisation.

Et puis qui peut se targuer de pouvoir payer sa scolarité, son loyer, ses charges, sa vie, et sortir toutes les semaines puis se payer des week-ends d’intégration à 150€, des galas à 100€ ? Pas ceux qui ont des difficultés financières assurément. Pour le seul gala que j’ai fait, je suis rentrée par la porte de sortie avec un pote. Les différences se font là, je dirais. Certains dépensent pour se faire plaisir, d’autres pour vivre. Les plus malins (chanceux ?) arrivent à concilier les deux. Et avoir une activité à côté est une charge de travail en plus.
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photo inter site jeune diplômée école de commerce
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blancblancComme déjà évoqué, l’École supérieure de commerce d’Amiens n’est pas la plus élitiste des écoles de commerce (classement de l’école, diversité…), donc les différences ne se ressentaient pas avec tout le monde. Les étudiants d’une manière générale étaient assez simples. Mais quand j’ai débarqué de ma petite banlieue et que je suis arrivée là-bas je me souviens très bien m’être dit « Qu’est-ce que je fais ici ? ». Une impression de ne pas être à ma place et de ne partager mes valeurs qu’avec très peu de personnes.
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blancblancPour ma part, faire un prêt était la seule solution qui s’offrait à moi puisque j’avais fait le choix de faire des études payantes. Je n’ai pas réussi à trouver un apprentissage et les aides et un petit job à côté ne suffisaient pas à payer les frais de scolarité de l’école de commerce.

Je conseillerais aux jeunes de bien réfléchir avant de s’engager. Il y a pleins d’alternatives et les écoles privées ont peut-être des avantages mais il faut vraiment réfléchir à toutes les options et ne pas se lancer tête baissée. Essayer au maximum de trouver un apprentissage ou un contrat pro est une bonne alternative si le choix d’une école privée semble être le plus pertinent pour le projet professionnel.

Mais vraiment, il faut réfléchir avant de contracter un prêt : ce n’est pas un acte anodin. On a l’impression que c’est un investissement, un pari sur l’avenir mais entrer dans la vie active en étant endetté, c’est quand même avoir une belle épée de Damoclès au-dessus de la tête.
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blancblancMa première « vraie » expérience professionnelle, je l’ai beaucoup appréciée. C’était une création de poste à la suite de mon stage de fin d’étude. Ce poste de chargée de communication et marketing, je l’ai créé et pensé. Je me suis battue pour l’obtenir. J’avais beaucoup de responsabilités, peut-être trop pour mon niveau. Un mélange entre stratégie et terrain. Une bonne dynamique qui me correspondait bien. Je ne partageais pas les valeurs de l’entreprise et ses produits mais à l’époque cela ne m’importait pas : j’avais du travail.

Je n’en retire que du positif, j’ai exorcisé le négatif car aujourd’hui, je me lance dans des projets qui me motivent encore plus et sur lesquels je ne me serais peut-être pas lancée si j’avais encore ce CDI.
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blancblancJe n’ai pas eu de problèmes avec Pôle Emploi. Au risque d’en étonner certains, j’ai de bonnes relations avec ma conseillère qui est plutôt assidue et arrangeante. En revanche malgré toute sa bonne volonté, j’ai vite su que je ne me tournerai pas vers elle en cas de difficulté. Pôle Emploi reste un organisme limité pour les profils type Bac+5 (en école de commerce ou ailleurs) il existe d’autres structures comme l’APEC vers qui se tourner.

Pôle Emploi devrait plus se concentrer sur les personnes qui ont plus de mal à trouver un emploi de manière indépendante. Lorsque l’on m’a proposé un atelier CV j’ai répondu que je préférais laisser ma place à quelqu’un qui en aurait plus besoin. Lorsque l’on est au chômage et diplômée, on s’attend à un peu plus… De plus on se rend vite compte que les offres postées sur le site de Pôle emploi le sont sur tous les moteurs de recherche. J’avoue sans complexe qu’à part pour m’actualiser, ce site n’a pas été un outil dans ma recherche d’emploi.

Après oui, je pourrais parler des « frasques » Pôle Emploi, comme le fait de ne rentrer dans aucune case alors que je n’ai pas un diplôme atypique « oui ok, on va mettre VENTE, on ne va pas se formaliser », comme le fait de recevoir par mail des offres d’emploi pour des postes d’ingénieur en chimie alors que j’ai un diplôme d’ESC, mais ce ne serait que pointer du doigt encore une fois les failles d’un système public qui est en panne depuis un moment.
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blancblancIl est difficile pour moi de dire s’il est préférable de rester au chômage ou de prendre les emplois proposés. J’ai vécu une traversée du désert au niveau de ma recherche d’emploi. A un moment donné, j’aurais pu prendre n’importe quoi, juste pour avoir un travail et surtout de l’argent. La tentation peut être possible à partir du moment où la situation financière est stable derrière.
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blancblancAujourd’hui j’ai placé mes espoirs et ma motivation dans un tout autre projet. J’ai décidé de me lancer dans un projet un peu fou mais auquel je crois beaucoup. Je souhaiterais lancer un « programme » qui permettrait de trouver des solutions pour les jeunes qui traversent des situations de crise et faire de l’accompagnement par anticipation pour que ces situations n’arrivent plus. J’aimerais aider les jeunes à trouver leur voie quel que soit le projet de vie, en me servant des solutions déjà en place et en comblant les besoins. Tout cela autour d’une pépinière d’entreprises.

Ces jeunes, ce sont tous les jeunes exclus du système par défaut ou par choix (rejet). Aujourd’hui la France maîtrise l’art de la reproduction sociale à merveille. Aujourd’hui, 60% des fils d’ouvriers quittent le système scolaire sans formation ou sans diplôme. Aujourd’hui, 30% des enfants issus de milieux « moins favorables » sont déjà en échec scolaire en arrivant en 6ème. Et je pourrais citer de chiffres comme ceux-ci pendant des heures… Je ne veux plus rester les bras croisés à observer une situation que j’ai vécu et que d’autres continuent de vivre.

C’est un projet un peu ambitieux mais que je porte avec une extrême motivation. Je collabore déjà avec quelques personnes qui ont été sensibles à ma démarche et convaincues par ma détermination. Nous en sommes pour l’instant aux prémices du projet et les détails un peu plus concrets ne sont pas encore figés mais les principales idées sont déjà là.

Ce projet s’appelle Initiative Young. J’ai créé une page Facebook pour tenir au courant les personnes intéressées par la démarche de l’état d’avancée du projet, et aussi dans le but d’animer une communauté. Au passage, Initiative Young recherche des talents pour partager cette aventure. Si vous avez des compétences en entrepreneuriat, droit, communication, web, des connaissances du milieu associatif, social (etc) ou tout simplement une tête bien faite et l’envie de faire bouger les choses, n’hésitez pas à envoyer un mail à : initiative.young@gmail.com.

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