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« Migrants, Etat islamique : deux crises pour une stratégie »

30 octobre 2015

Les migrants et l’Etat Islamique font la une des journaux depuis maintenant plusieurs mois. Pour Diane Delaurens, si les deux crises sont bien distinctes, une même stratégie doit être appliquée. Elle s’explique.
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CALAIS migrants

Ecrit par
Diane Delaurens
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blancÉtudiante en master à Sciences Po, Diane Delaurens est titulaire d’une licence de philosophie. Passionnée par les voyages et notamment aux antipodes, ses sujets de recherche sont la philosophie politique, l’éthique du care et les relations internationales.

 

blancblancL’Europe – voire la communauté internationale – se trouve aujourd’hui aux prises avec deux crises simultanées : l’afflux des migrants sur le sol européen et le combat contre l’Etat islamique (EI) en Irak et en Syrie.

Jusqu’à maintenant, les réactions internationales ont tenté une timide coordination sur le sol syrien, où deux coalitions menées par les plus grandes puissances de la planète peinent à défaire le groupe armé de près de 125 000 personnes qu’est l’Etat Islamique. La coalition arabo-occidentale rassemble 22 pays parmi lesquels : les Etats-Unis, la France, l’Allemagne, l’Espagne, le Royaume-Uni, le Danemark, la Belgique, le Bahreïn, l’Arabie Saoudite, la Jordanie, le Qatar, les Emirats Arabes Unis, la Turquie, le Canada, l’Australie. La coalition menée par la Russie rassemble quant à elle la Syrie, l’Iran et l’Irak.

Devant une telle situation d’impuissance de la part des plus puissants Etats de la planète, une question se pose : comment est-ce possible ? Comment l’Europe peut-elle se déchirer sur la question de quelques centaines de milliers de migrants ? Comment deux coalitions internationales peuvent-elles avoir du mal à faire reculer quelques 125 000 hommes ?

L’une des raisons est que nous n’avons pas regardé ces crises de manière globale, mais séparée. Or, une stratégie qui gagnerait sur les deux tableaux, tant politique que militaire, est possible ; elle est même souhaitable tant pour l’Union Européenne que pour les civils syriens.
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Accueillir les migrants, affaiblir l’Etat islamique

La première étape serait d’ouvrir grand les frontières européennes, et de déclarer les migrants bienvenus en Europe, en tant que réfugiés ou bien en tant que citoyens s’ils le désirent. Si les Etats se montrent réticents, l’Union Européenne devrait montrer la voie en nommant ceux qui le souhaitent citoyens européens. Cela offrirait à l’UE le projet humain de long terme qui lui fait actuellement défaut, et donnerait une valeur à la coquille vide qu’est aujourd’hui la citoyenneté européenne. En la transformant en citoyenneté reconnue, avec passeports et documents d’identité, l’UE se montrerait prête à défendre les valeurs qui sont les siennes et avec lesquelles elle doit renouer : l’accueil, la liberté et la fraternité.

Il ne s’agit pas d’accueillir toute la misère du monde : le projet européen est un projet territorial, limité dans l’espace, et cette action-là serait elle aussi réduite au cas présent. Il s’agit de montrer que la politique de voisinage européenne est aussi concrète et réelle que sa politique de promotion des droits de l’Homme.

Quant aux critiques économiques qu’un tel accueil suscite à l’heure actuelle, elles ne tiennent pas devant l’analyse socio-économique des populations qui fuient : ce sont des classes moyennes et supérieures, éduquées, souvent de profession libérale, qui créeront leur propre entreprise ou constitueront une valeur ajoutée pour l’économie européenne dans laquelle ils arrivent. L’Allemagne, en déclin démographique, ne s’y est d’ailleurs pas trompée : l’arrivée de ces migrants va redynamiser des villes en perte de vitesse.

L’objectif serait, par la promotion même de l’ouverture et de l’inclusivité de l’Europe (« croissance intelligente, verte et inclusive » de l’Europe 2020), de contrer la communication de l’Etat islamique quant aux mauvais traitements des musulmans par les pays occidentaux. Accueillir les migrants en tant que citoyens européens, leur permettre à tous d’obtenir une nouvelle nationalité, contrerait de façon efficace l’EI en accueillant ceux-là mêmes qu’ils persécutent ou obligent à fuir.
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Un bombardement massif des territoires drainés

L’argumentaire ne s’arrêterait pas là. Cette ouverture de la forteresse européenne s’accompagnerait d’une mise en garde : puisque tous les civils peuvent décider de fuir et trouveront asile sous la bannière européenne, après un délai de quelques mois, ceux qui resteraient encore pourraient être assimilés à l’Etat islamique.

L’idée s’apparente à un siège géant. Le siège est une technique de guerre analysée par Michael Walzer dans Guerres justes et injustes : comment rendre juste un siège qui affame une population civile et ses combattants ? En laissant une porte ouverte et en laissant sortir ceux qui ne souhaitent pas soutenir la cause. Le processus paraît simple, le concept est plus complexe : il s’agit d’opérer la précieuse différence, sur laquelle repose la justice d’une guerre, entre combattants et civils. En laissant les concernés faire eux-mêmes pour chacun cette distinction, civil en dehors du champ de bataille ou combattant dans la ville assiégée, soit par nature soit par assimilation en décidant de rester, l’armée adverse trouve là une moralité efficace et peu coûteuse.

Bien sûr, des problèmes subsistent dans ce scénario. Obliger les populations civiles à se déraciner ou être bombardées ne semble guère attrayant. L’attachement au pays n’est pas un lien facile à défaire. Mais de deux maux, il faut choisir le moindre, et des millions de migrants semblent nous le montrer : lorsque le pays est détruit, l’attachement ne semble pas être à la hauteur de la survie. Il faut partir. Les alternatives proposées ne seraient ainsi pas tant un ultimatum européen qu’un choix que la réalité impose déjà aux habitants de ses régions. La moralité et la stratégie de l’Europe et de ses alliés seraient de le reprendre à leur compte.

De plus, si cette solution est suivie et qu’elle fonctionne, elle peut permettre une victoire plus rapide sur l’Etat islamique et ainsi la réintégration des populations expatriées sur leur territoire. Il faudra laisser le choix aux migrants de s’installer définitivement en Europe ou bien de retourner vivre en Syrie et en Irak.

Un autre problème de cette solution consiste en sa vérification : comment être sûr qu’aucun civil opposé à l’EI ne meure sous les bombardements européens ? Pour cela, l’UE devra bien évidemment s’appuyer sur ses renseignements militaires pour évaluer au mieux les territoires drainés et ceux où les civils sont encore présents. La gestion temporelle sera également primordiale : il faudra laisser un temps suffisant entre l’annonce du dispositif et les bombardements pour permettre aux civils de s’échapper.

La réaction de l’Etat islamique est également problématique : et si les civils sont empêchés de partir ? En y réfléchissant, cette objection ne tient pas : l’EI n’a aucun intérêt à garder des prisonniers, qui nécessitent des hommes pour les garder. Le plus simple est de faire ce qui est déjà pratiqué : les tuer. Il y a peu à parier que la stratégie de l’EI change à l’annonce du plan européen : en premier lieu en raison de leur ressources humaines, en deuxième lieu du fait du statu quo des bombardements visant leurs bases. Le bombardement des zones civiles drainées ne fera que s’y ajouter.

L’Union Européenne, ou plutôt la coalition occidentale, pourrait ainsi estimer et prévenir qu’au bout d’un certain délai, les populations sur place seraient des soutiens de l’Etat Islamique. A ce titre, ils devraient et pourraient être combattus comme tels, de manière plus efficace qu’aujourd’hui, par des bombardements massifs et répétés. Tout ceci en ayant respecté le code moral de la guerre.
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De la volonté de combattre l’Etat islamique

Finalement, ce qui se passe aujourd’hui est d’ores et déjà pire que le scénario imaginé ci-dessus : les civils sont persécutés et tués, certains arrivent à s’échapper jusqu’en Europe, et des coalitions bombardent la Syrie et l’Irak de manière désordonnée : alors que les pays occidentaux se focalisent sur l’EI, les frappes russes prennent également pour cibles les opposants de Bachar Al Assad.

Ce dernier point est d’ailleurs primordial pour l’efficacité de la solution imaginée ainsi que pour la victoire sur l’EI : la coalition occidentale peut très bien ne pas bombarder les territoires civils, l’impact est nul voire contre-productif si la coalition menée par les Russes y procède. C’est pourquoi la coordination des deux coalitions semble souhaitable pour lutter efficacement contre l’EI. Cela nécessite de dépasser les intérêts nationaux (lutter contre les opposants pour la Syrie, protéger sa base militaire à Tartous pour la Russie, etc.) afin de s’allier pour un objectif unique : anéantir l’EI.

Tel n’est pas le cas à l’heure actuelle. En effet, les champs de pétrole dont l’EI tire ses revenus (1,5 million de dollars par jour) ne sont pas encore bombardés mais reconquis, comme ce fut le cas en septembre 2015 pour le champ de Jazal : sur 10 600 missiles lancés par la coalition depuis août 2014, seuls 196 ont visé les sites pétroliers, alors qu’il s’agit apparemment d’un « des objectifs des bombardements français en Irak et américains en Syrie ». Cela pointe l’existence d’intérêts énergétiques des coalisés, dont certains comme la Turquie sont d’ailleurs l’objet de rumeurs les accusant d’acheter le pétrole de l’EI. Pourtant, il s’agit là d’une solution radicale et certainement moins coûteuse que les moyens déployés pour les bombardements actuels : sans argent, l’Etat Islamique ne survivrait pas.

La question essentielle est ainsi la suivante : les gouvernements qui brandissent la menace de l’EI sont-ils sincères dans leur volonté de l’éradiquer ? Ce n’est qu’en poursuivant un objectif unique et commun que l’EI peut être vaincu, et de manière morale. Une politique d’accueil couplée à une fermeté, annoncée, sur le terrain visant en particulier les mannes pétrolières : voilà une unique stratégie qui aurait peut-être ses chances de lutter efficacement contre l’EI. Les coalitions et l’Europe ont tout à gagner à l’adopter : une ouverture aux autres affirmée, une moralité respectée, et une efficacité militaire décuplée.
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