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Reconversion : devenir avocat à 50 ans

23 mai 2016

Pour devenir avocat, une voie royale est souvent privilégiée : un bac, une licence de droit, un master, l’école des avocats, des stages, etc. Mais il est également possible de devenir avocat plus tard. François Mazon est un bon exemple. Il était dirigeant d’entreprise. A 50 ans, il est devenu avocat. Il raconte sa reconversion, de sa prise de décision à l’accueil des confrères, en passant par sa formation à l’Université et la recherche de son premier stage. Témoignage.
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blancblancJe suis François Mazon, je suis avocat. Mais avant de devenir avocat, j’ai eu une toute autre vie professionnelle. J’ai une formation d’ingénieur, à l’école Centrale, en physique nucléaire. J’ai ensuite fait Sciences-Po Paris, plutôt économie et finances. Ensuite, j’ai travaillé pendant 25 ans, essentiellement dans l’informatique. A IBM d’abord, puis au Japon pendant un peu plus de 3 ans où j’ai dirigé une petite « jointventure » avec des banques japonaises, une expérience extraordinaire.

Ensuite, pendant près de 15 ans à Capgemini, dont je suis devenu le directeur général France, qui était à ce moment-là la plus grosse fililale : 10 000 personnes, un milliard d’euros. J’ai pris une année sabbatique, puis j’ai recommencé dans une autre entreprise informatique, Steria, pour laquelle j’ai été directeur général de la France et d’autres pays. Fin 2008, j’allais avoir 50 ans, j’ai tout arrêté pour essayer de devenir avocat. 

Il n’y a pas de quotidien type pour un dirigeant d’entreprise. D’abord, ce que j’en retiens, c’est que c’est énormément de responsabilités. Quand vous dirigez 10 000 personnes, c’est 10 000 familles, c’est 20 000, 30 000, 40 000 personnes, ce sont des décisions qui peuvent impacter beaucoup de gens. Des décisions positives, comme gagner des gros projets. Mais aussi des décisions difficiles, comme fermer des entités. C’est donc beaucoup de responsabilités.
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blancblancJe disais souvent qu’il y a trois temps dans la vie d’un dirigeant. Il y a toute une partie liée au fonctionnement de l’entreprise. C’est tout ce qui est réunions internes, qui sont importantes. Ce n’est pas ce que je préférais, mais ça fait partie de la vie d’un dirigeant.

Puis tout ce qui est externe : développer l’entreprise, chercher des clients, des partenaires. C’est ce que je préférais.

Il y a un troisième temps, que l’on néglige souvent, et c’est un des pièges dans lesquels je suis tombé : c’est le temps pour soi. Très rapidement, les deux premières parties remplissent toute la journée, voire un peu plus, voire les vacances, voire les week-end, et on oublie de prendre un peu de recul, de s’arrêter.

Les très grands dirigeants, j’en ai rencontré quelques-uns, sont des dirigeants qui ont du temps. Ils vous écoutent, leur téléphone ne sonne pas tout le temps. Il y a des gens qui pensent que parce qu’on est toujours débordé, parce qu’on est toujours en retard, on est important. C’est complètement faux. J’ai même eu un professeur à l’école des avocats de Marseille qui nous a expliqué qu’il fallait faire attendre ses clients, parce que ça donnait l’impression qu’on était important. Un type de raisonnement totalement stupide, je trouve ça totalement anormal qu’on dise ça à des futurs avocats. Ce n’est pas vrai. Les gens importants, les gens forts, ce sont des gens qui ont du temps, qui sont à l’heure, qui tiennent leurs engagements.

Il faut donc bien gérer ces trois temps : le temps interne, le temps externe et le temps personnel.
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blancblancDans ma dernière activité professionnelle de direction générale de grande entreprise, j’ai eu un vrai conflit avec mon patron, qui était par ailleurs un ami avec qui j’avais fait mes études. Nous n’étions plus d’accord sur grand chose, on est arrivé à la conclusion que nous ne pouvions plus continuer à travailler ensemble. Ça a été certainement le déclencheur. Quelquefois, je me dis que je l’ai peut-être un peu provoqué parce qu’il fallait que j’en sorte. C’était en novembre 2008, à quelques semaines de mes 50 ans. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose d’un peu symbolique là-dedans.
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.cit-2.
blancblancDans une entreprise, avoir la capacité de changer de métier devrait être une qualité recherchée. J’ai énormément recruté, c’est certainement une des choses les plus difficiles à faire. Il faut d’abord accepter de se tromper. Je trouve que les profils un peu métissés, au sens différentes expériences, sont des profils souvent très riches.

Après, ça dépend de quelle fonction. Si vous cherchez un directeur juridique, il vaut quand même mieux quelqu’un qui a une très forte expérience en droit, qui a été soit avocat soit juriste. Difficile de prendre un sportif de haut niveau qui veut devenir directeur juridique. A l’inverse, il y a des fonctions pour lesquelles il est intéressant d’avoir des gens qui ne sont pas des spécialistes de la matière, qui vont apporter quelque chose. Accor a récemment embauché un des grands patrons du groupe Orange, parce qu’ils cherchaient quelqu’un qui ait une fibre télécom, internet, digitale. Sans être un spécialiste de l’hôtellerie, il est venu apporter quelque chose.

Ça dépend des domaines. A mon avis, plus on est haut dans l’organisation, plus il faut chercher des gens avec des profils variés. Plus on est dans des fonctions très pointues, très spécifiques, plus il faut des gens pointus dans le domaine. Mais on a toujours intérêt de s’entourer des gens qui ne nous ressemblent pas, c’est quelque chose que j’ai appris dans ma fonction de dirigeant d’entreprise. Le vrai risque, c’est la consanguinité, c’est d’être toujours avec des gens comme nous, qui ont fait les mêmes études, qui ont le même parcours, appartiennent au même milieu socio-professionnel, voire la même nationalité.

Il n’y a rien de plus riche que de mélanger des expériences. Et y compris des gens qui n’ont pas fait beaucoup d’études. J’ai travaillé avec des autodidactes qui n’avaient pas le bac et qui nous apportaient énormément. Ils avaient une autre façon de regarder les choses, plus concrète, plus pragmatique, une autre expérience. C’est un des défauts de l’entreprise en France. Vous regardez les comités de direction, les conseils d’administration, vous avez très souvent des gens qui sont des clones les uns des autres. Ils ont fait les mêmes grandes écoles, sont passés par les mêmes grandes entreprises. Comme ils sont tous pareils, comme ils raisonnent tous pareils, ça évite souvent de prendre des bonnes décisions et ça pousse quelquefois à prendre de mauvaises décisions.
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.cit-3.
blancblancLe métier d’avocat, je ne le conçois pas autrement que dans le pénal. Quand j’ai dis que je rêvais d’être avocat, c’était avocat pénaliste. Je dirais même que quand, à 15-16 ans, j’étais fasciné par ce métier, je n’imaginais même pas qu’il y avait d’autres avocats, qui ne mettaient jamais une robe, qui travaillaient sur des contrats. C’est une partie de ce métier qui est importante, mais pour moi l’avocat est celui qui plaide, qui défend : c’est le pénal. Ma volonté de devenir avocat était directement liée à la volonté de faire du pénal.
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blancblancJe n’ai qu’une seule expérience, c’est celle que j’ai vécue. C’est donc très difficile d’extrapoler à partir de ça et de donner un regard sur l’enseignement à l’Université. J’ai vécu un master 1 à Aix en Provence, un master 2, et l’école des avocats. Globalement, c’est quand même une enseignement de grande qualité. J’ai fait un article dans Les Echos qui avait été titré « Pourquoi j’ai aimé l’Université ». Je disais justement qu’on dénigre trop l’Université en France, à tort. Personnellement, j’ai fait une grande école, Sciences-Po, et maintenant l’Université. Ça vaut beaucoup mieux que l’image qu’on en donne.

Maintenant, il y a quand même beaucoup de choses à améliorer. Je pense notamment qu’on ne travaille pas assez la pédagogie. Quand on est professeur d’université, on ne devrait jamais, et pourtant je l’ai vécu, se contenter de lire des textes. C’est tout juste si on ne vous dit pas de souligner. J’ai vu ça en master 2. Je trouve ça sidérant. Il y a des professeurs remarquables, mais il y en a qui sont vraiment très mauvais. Je pense qu’on devrait former tous ces gens-là à la pédagogie. Ce sont certainement des très grands professionnels, des experts de leur domaine, mais je trouve qu’on n’insiste pas assez sur l’importance de la pédagogie. Ce qui est important, c’est qu’à la fin les étudiants aient compris, qu’ils puissent utiliser les connaissances, ce n’est pas de débiter un cours qu’on a écrit.
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.cit-4.
blancblancJe pense qu’on n’accorde pas assez d’importance au travail en équipe. Ce qui caractérise l’entreprise et le cabinet d’avocat, c’est que l’on travaille rarement tout seul. Ce qui fait la force d’une entreprise, c’est de mettre des gens ensemble. Ce n’est pas simple de travailler en équipe. Personnellement, j’ai eu très peu de moments à l’Université pour apprendre à travailler en équipe. Ce que je dis là, ce n’est peut-être pas vrai dans beaucoup d’universités, ça a peut-être changé à Aix.

J’aime beaucoup le modèle d’enseignement à l’américaine. On vous donne tous les éléments avant le cours, et vous travaillez sur les connaissances que vous avez acquises avant. Il n’y a rien de plus efficace que ça. J’en ai eu des cours comme ça à Aix, donc c’est tout à fait possible de le faire. D’ailleurs, c’était avec des professeurs américains et canadiens. Ça aussi, c’est à mettre au profit de cette université, qui est par ailleurs remarquable. Elle a fait venir des professeurs étrangers, et on a vu une pédagogie différente. Vous aviez 50 pages à lire avant le cours. Ensuite, on faisait une synthèse du cours et on travaillait sur des cas. On avait à la fois le travail en équipe, le travail préparatoire, et quand on sortait de cours, on connaissait le cours. Mais quand je notais un peu bêtement, comme je le faisais, ce qui était dis par un professeur, qui lui-même lisait un papier… S’il m’avait envoyé le papier avant, ça aurait été plus simple. Je sortais du cours, il fallait que je me relise pour comprendre ce qui avait été dit.
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blancblancQuand je suis devenu avocat, j’ai eu l’impression d’être très bien accueilli par les confrères. En fait, il n’y avait pas d’accueil particulier, mais il n’y a pas eu d’hostilité. Bien au contraire, plutôt de la curiosité. Après, c’est à moi de faire mon chemin. C’est vrai que j’ai une histoire un peu différente, qui a des avantages et des inconvénients.

L’avantage, c’est que je connais bien le monde de l’entreprise, je connais bien son fonctionnement. Ce qui fait que dans la matière dans laquelle je me spécialise, qui est le droit pénal des affaires, je pense que c’est un incontestable atout. Je sais ce qu’un dirigeant ressent, je sais comment fonctionne une entreprise, comment les décisions sont prises, comment les délégations de pouvoir sont définies. Pour la petite histoire, en tant que dirigeant d’entreprise, j’ai été mis en garde à vue, j’ai été interrogé par un juge d’instruction, je suis passé devant un tribunal. J’ai vécu ce qu’un dirigeant d’entreprise peut être amené à vivre : se retrouver poursuivi parce qu’on est le responsable pénal d’une organisation, et donc par défaut le responsable de tout ce qui se passe à l’intérieur d’une organisation s’il n’y a pas de délégation de pouvoir, ce qui était le cas dans ces affaires.
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.cit-5.
blancblancEn revanche, j’ai l’inconvénient d’être un bébé avocat. Malgré tout, ce métier est compliqué, c’est un métier d’orfèvre, dans lequel l’expérience est irremplaçable. Je peux lire tous les livres du monde, je n’atteindrai jamais l’expérience qu’a Christophe Bass, avec qui je travaille, qui a plus de vingt ans de barre et qui, à force de travailler sur des dossiers, acquiert tout un tas de choses que je mettrai comme lui, vingt ans, à acquérir. Il me manque cette expérience. J’essaie d’aller vite en travaillant sur beaucoup d’affaires.

Mais j’ai cet immense avantage de pouvoir travailler avec lui, de bénéficier de sa connaissance, et d’aller plus vite que si je n’étais pas dans cette configuration-là. Maintenant, c’est à moi de faire mon trou. Rien ne m’est dû, je dois construire ma position, avoir des clients, les satisfaire de ce que je fais pour eux. Un modèle classique de développement que je connais bien dans le monde de l’entreprise. 

Pour un jeune avocat, il n’est pas forcément nécessaire d’aller dans le monde de l’entreprise. Ça dépend vraiment beaucoup de la matière, de la spécialité dans laquelle on veut travailler. Ce n’est pas rigoureusement indispensable, c’est un plus. Je constate aujourd’hui qu’il y a beaucoup de jeunes avocats qui ont des doubles formations : notamment école de commerce, Sciences-Po, et certainement parce que la connaissance de l’entreprise, de ses grands mécanismes, de ses modèles financiers, de sa comptabilité, etc, est indispensable dans certains domaines. En droit des affaires évidemment, mais aussi en droit pénal des affaires où on est à la jonction entre le fonctionnement de l’entreprise et le droit pénal, c’est certainement un plus. Mais ce n’est pas indispensable. Il y a plein de façon de bien connaître l’entreprise sans forcément y être passé.
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.cit-6.

blancblancJe ne vois absolument la suite de ma carrière, et je n’ai pas envie de la voir. Ce que j’ai appris de la vie, c’est que ça ne sert à rien de calculer. J’ai toujours fonctionné par opportunité. Aujourd’hui, je n’ai qu’à me féliciter des choix que j’ai faits, qui sont souvent des choix de hasard. D’un coup, quelque chose passe, on l’attrape, on monte dans le bus. J’ai vraiment envie de continuer comme ça.

Je n’ai jamais raisonné en plan de carrières. Je ne me suis pas dit quand je suis sorti de l’école Centrale « je vais entrer chez IBM, puis après je vais faire ceci, et à 50 ans je vais être avocat. Si vous m’aviez dit à cet âge-là qu’à 50 ans je serais en train de parler de ma reconversion, je vous aurais dit « vous êtes fou ». Je ne sais pas ce qu’est le futur, et c’est ça qui m’intéresse, c’est ça qui m’excite.

Un des gros avantages de ce changement de vie est que j’ai rouvert tous les possibles. J’étais dans une carrière qui se décrivait assez bien. On voyait assez bien les hypothèses futures, qui étaient limitées. En redémarrant une nouvelle vie, je suis au début de quelque chose et « the sky is the limit ». Je peux faire à peu près tout : me planter complètement, faire une petite carrière sympa, réussir très bien et avoir créé un gros cabinet, que sais-je. Je ne sais pas. Mais en tous les cas, je vais me donner vraiment du mal pour me faire plaisir, parce que c’est un des principaux moteurs, y compris professionnellement : chercher à être bien. Je n’ai jamais été aussi heureux de ma vie, je suis libre, j’ai des dossiers passionnants.

J’ai envie de pouvoir continuer à jongler entre du pénal des affaires assez technique avec des grandes entreprises et du pénal de droit commun. Je fais aussi pas mal de formations pour les dirigeants d’entreprise sur le risque pénal du dirigeant. Je trouve que la vie est belle quand elle est mélangée, quand elle est métissée, quand elle a plusieurs couleurs, quand il y a du contraste. La seule chose que j’ai envie de me fixer comme objectif, c’est ça. Maintenant, où est-ce que je serais dans 5, 10, 15 ans, je ne le sais pas, et c’est ça que je trouve excitant. 


Propos receuilli par Quentin Chatelier
Vidéo et montage : Valentin Chatelier
Crédit photo : Damien Roué

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