lundi , 27 février 2017

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Dans les Balkans, making-of d’un reportage sur les réfugiés

8 janvier 2016

Thomas Dévényi et Pierre Gautheron, tous deux étudiants en journalisme à l’Académie ESJ Lille, sont partis à la rencontre des réfugiés de passage dans les Balkans. Ces deux jeunes photo-reporters racontent leur semaine de reportage entre marche avec les réfugiés, difficultés avec les autorités et vente des sujets.
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coulisses reportage hongrie réfugiés PHOTO 1

Un témoignage de Thomas Dévényi Pierre Gautheron
Propos recueillis par Valentin Chatelier

 

miniature Pierre Gautheron blancblancJe n’étais encore jamais parti à l’étranger. J’avais fait un reportage avec les réfugiés dans Paris, et je me suis dit ‘j’ai envie de partir à l’étranger.’ Les réfugiés, c’est une bonne thématique. A l’époque, tout se passait en Hongrie. J’envoie un message sur Facebook à Thomas, un ami également photographe : ‘mec, je ne sais pas ce que tu fais, mais moi, je pars en Hongrie’. Il regarde le prix des billets d’avion, c’était 60 euros aller-retour, et me dit ‘Ok, on y va’. On a choisi la Hongrie parce qu’il y a 7 pays qui la touche. On savait qu’il y aurait un rapport avec la route des Balkans sur l’un des 7 pays et qu’on pourrait y aller facilement en bus.
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miniature Thomas Dévényi blancblancAu final on a hésité, parce que les réfugiés étaient concentrés sur deux endroits : la frontière serbo-croate et à la frontière entre la Croatie et la Slovénie. Mais l’actualité était plus sur la frontière slovène que sur la frontière serbo-croate à ce moment là. On s’est dit que ce serait plus simple à partir de Zagreb d’aller vers une des deux frontières plutôt que de Belgrade. Le choix du pays, c’était le sujet qui l’imposait, tout simplement. A la base on n’avait pas réfléchi à l’angle, on voulait suivre un groupe de migrants.
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miniature Pierre GautheronblancblancGrâce à notre rencontre avec Olivier Jobard, on a réfléchi, on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose autour d’un village pour suivre sa vie par rapport aux réfugiés. On s’imaginait arriver à Zagreb, trouver un petit village avec un petit restaurant, et voir les réfugiés qui nous attendaient. Mais quand on est arrivé sur place, ça ne s’est pas du tout passé comme ça.
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miniature Thomas Dévényi blancblancIl y avait ce village-là, mais personne ne parlait anglais, il n’y avait pas de chambre, il n’y avait rien. On s’est rendu compte que dans ce village, les réfugiés traversaient plusieurs fois par jour, mais que le plus important était côté slovène, dans le no man’s land où le camp a été établi.
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miniature Pierre GautheronblancblancPuis on a eu des occasions de faire des choses qui ne correspondaient pas au sujet qu’on avait prévu à la base. Quand on a suivi des réfugiés dans les champs, clairement on ne s’est pas posé la question de savoir s’il fallait retourner au village pour continuer notre sujet. On s’est dit ‘ils y vont, on y va. On ne se pose pas de questions, on n’aura pas tout le temps la chance de faire ça’. Après ces deux jours longs et intenses, quand on a voulu retourner dans le village, les réfugiés ne passaient plus par là.

On a contacté le Luxembourg Wort et The Dissident avant le début du reportage. Quand on est parti, on savait déjà qu’on bossait pour deux médias. Avant de partir, on n’a essayé que ces deux-là. On savait qu’on avait déjà chacun travaillé pour eux, du coup on avait les contacts. Après, on a essayé d’en contacter d’autres : Vice, Le Monde, Libé. On a eu un bon retour du Monde. J’avais envoyé un message avant à mon contact pour lui dire ‘on sera en Slovénie’, il m’avait dit ‘Ok nickel, c’est noté’. On était déjà contents qu’on nous réponde. Quand on a fait le portfolio et qu’on lui a envoyé, il nous a dit qu’un sujet avait déjà été publié 24h avant, l’article était dix fois supérieur au notre.
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miniature Pierre GautheronblancblancQuand on est arrivé à Zagreb, on a décidé que c’était notre journée repérage. On s’est dit ‘on va au moins se coucher en sachant où l’on va travailler le lendemain’. On est donc allé à la frontière croato-slovène. Mais il n’y avait rien, la frontière était fermée. Aucun réfugié, rien. Lire que ça se passe à la frontière croato-slovène est une chose, mais trouver le poste exact ou ça se déroule en est une autre. Vu qu’on ne savait pas, on est rentré à Zagreb, on est allé hyper stressé dans un Mcdo pour avoir de la Wifi. Twitter nous a vraiment sauvé la vie : on a trouvé deux journalistes qui y étaient il y a quelques jours et qui nous ont dit exactement où ça se passait. On a repris le train et on s’est rendu compte que c’était à 5 minutes à pied de là où on était. Finalement, la journée repérage s’est finie en journée reportage.
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miniature Thomas Dévényi blancblancEn fait, on est resté à Zagreb, et on faisait des allers-retours entre Zagreb et la frontière. On a vu différents lieux : le camp de Rigonce, de Dobova, de Brezice et un village croate.
.miniature Pierre GautheronblancblancOn a pris une journée entière pour aller à Brezice. C’était une journée cool par rapport aux autres : c’est tellement quadrillé par les autorités qu’on n’a rien pu faire. On bossait aux téléobjectifs, 10 minutes à peine avant de se faire virer par l’armée.
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coulisses reportage hongrie réfugiés PHOTO 3 .miniature Pierre GautheronblancblancC’est complémentaire de travailler en duo. Tous les deux, on savait qu’on s’aimait bien, qu’on était dans le même trip en terme de photoreportage. Mais on n’avait jamais vraiment bossé ensemble. Ce qui est difficile, c’est qu’on fait tous les deux la même chose : c’est pas un presse écrite / un photographe, c’est vraiment deux photo-reporters. On s’est super bien entendu, on ne se marchait pas sur les pieds. Ce qui est bien, c’est qu’il n’y avait pas de concurrence. Quand je voyais Thomas faire une belle photo, je n’essayait pas de faire la même. Je me disais ‘Thomas l’a eu, c’est bon, on l’a’.

On a aussi fait des choses qu’on n’aurait pas fait si on avait été seul. Tout seul, je ne sais pas si je me serais fait passer pour un réfugié pour entrer dans la gare de Dobova. Marcher avec les réfugiés, je ne sais pas non plus. C’est quand même plus simple d’être à deux.

Et puis il y a des rôles qui se sont créés. J’avais un appareil qui filme bien et un micro, du coup sans que l’on ne se dise rien, c’était Thomas qui prenait les notes et moi qui filmait. On a équilibré ce qu’il y avait à faire, mais sans rien se dire.
.miniature Thomas DévényiblancblancJ’ai déjà été à la frontière entre la Hongrie et la Serbie tout seul pendant 3-4 jours. Dans ces moments-là, qui sont assez durs, au bout d’un moment c’est pesant quand tu n’as personne avec qui partager ton expérience, personne sur qui t’appuyer, personne à qui raconter ce que tu ressens, ce que tu vois. Ce qui était bien, c’est que l’on était toujours d’accord, comme chacun écoutait les arguments de l’autre. Je pense qu’il ne faut pas partir avec quelqu’un de borné.

Dans ces moments-là, au lieu de broyer du noir, de se dire ‘qu’est-ce que je fais là’, tu sais ce que tu fais là puisqu’un autre est là, avec toi. Après, je pense que quand tu es seul, tu peux encore plus t’imprégner, tu es en immersion complète. Tu n’as pas le choix, tu ne peux pas parler à l’autre, du coup tu es obligé de parler à quelqu’un qui est acteur du sujet.
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coulisses reportage hongrie réfugiés PHOTO 2 .miniature Thomas Dévényi blancblancConcernant le rapport avec les migrants sur place, il était bon. Ils souriaient, ils voulaient qu’on les prenne en photo. Je pense vraiment qu’ils comprennent qu’ils font l’actualité. Après, ils ne comprennent pas pourquoi ils se retrouvent dans ces conditions. Il y a ceux qui ne veulent pas qu’on leur prenne le peu de dignité qui leur reste, qui du coup ne veulent pas être pris en photo. Il y a ceux qui au contraire veulent montrer que ce n’est pas normal, qui disent ‘prends-moi en photo, montre ça’. Il y avait plus de gens comme ça que de gens réticents.
.miniature Pierre GautheronblancblancDe mon côté, j’avais déjà bossé avec des réfugiés, à Paris. C’était dans des lieux un peu sale, ils n’avaient pas d’argent, mais au moins, on pouvait leur parler, on était libre. Là, tous les réfugiés qu’on a vu, à part dans la marche, c’était derrière des cages, enfermés. Et en plus des grilles, des flics qui te bloquent. Du coup, tu es là à prendre des photos des réfugiés au téléobjectif alors que tu adorerais aller leur parler. Mais tu ne peux pas. Tu peux aller les voir si tu es bénévole. Et en fait, on a joué là dessus tout le temps.

Quand on est arrivé à Rigonce, on a commencé à faire des photos en tant que journaliste. Il y a un militaire qui est arrivé en me disant ‘you’ve a camera, you’re journalist’. Je lui ai dit ‘non, je suis bénévole, je fais des photos pour une association’. On est donc allé chercher des gilets, et à partir de ce moment les policiers avaient toujours le doute de savoir si l’on était journaliste ou bénévole. On a pu faire des photos beaucoup plus simplement.

Ce qui est intéressant, c’est de voir à quel point, c’est le chaos là-bas. C’est tellement le chaos que pour eux, si tu portes un gilet orange, c’est un semblant d’ordre. Tu es reconnaissable, tu es quelque chose. Du coup, ils te laissent bosser. Ce qu’ils ne veulent pas, c’est ne pas savoir qui tu es.

Il y a pas mal d’autres journalistes, mais surtout des équipes télé. On a croisé un photographe freelance, qui bossait un peu comme nous. Les équipe télé arrivent, avec leurs gros trépieds et leurs grosses caméras, elles se posent derrière la barrière de police, comme ça il n’y a pas de problème. Ils filment au loin, un journaliste fait un petit duplex, et voilà. On a croisé des italiens, des croates, et une équipe de TF1.

Ce qui m’a dérangé, c’est que je n’ai pas eu l’impression qu’il y avait beaucoup de journalistes qui, comme nous, y allaient. Les trois-quarts des journalistes qu’on a vu se posaient derrière le cordon de flics, faisaient le duplex, et rentraient.
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miniature Thomas Dévényi blancblancCe n’est pas si dur de traiter un sujet comme celui des migrants. Quand tu y es, tu ne réfléchis pas, tu te dis juste qu’il faut le faire, c’est tout.
.miniature Pierre GautheronblancblancMais quand tu rentres à l’hôtel, c’est autre chose. On est allé dans un camp une journée, on a suivi les réfugiés à Dobova, on est rentré à 11h à Zagreb. On était tous les deux vraiment choqués. On était avec nos bières et on s’est dit ‘là, ça ne va pas’.
.miniature Thomas Dévényi blancblancTu te rends compte qu’il se passe quelque chose de grave et que personne n’en a conscience. Tu prends conscience de choses sur le terrain, et quand tu rentres à l’hôtel, tu vois que tout le monde s’en fout.
.miniature Pierre GautheronblancblancOn est rentré en stop pour réduire les coûts. Quand on est descendu de la voiture, on était bizarre. Tu te dis ‘ça y est, je suis rentré, ça s’arrête’. Le soir, je suis allé en soirée, c’était super bizarre. J’entendais mes potes dire qu’ils galéraient pour aller au boulot, qu’ils avaient un problème avec leur voiture. En fait, tu ne penses pas du tout ‘tu es un bourgeois avec tes problèmes’. C’est juste que tu es encore là-bas, tu es déconnecté. Et ça, ça met un ou deux jours à partir.

Après, c’est différent. Quand tu commences à bosser tes articles, c’est plus pro, c’est moins sentimental. Il faut écrire les articles, traiter les photos : c’est du boulot. Sur les photos que l’on traitait le jour même, Thomas s’est dit ‘je les retouche le jour même, comme ça je suis tranquille, je n’y pense plus’, mais moi je n’y arrivais pas. C’était sa manière de désacraliser la chose. Perso, quand je rentrais, j’ai essayé, mais tu as l’impression que toutes les photos sont importantes. Du coup, je repoussais ça à plus tard.

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miniature Thomas Dévényi
blancblancEn fait, ce qui est difficile, ce n’est pas de se comporter comme un journaliste sur le terrain quand on aime ça. Ce qui est difficile c’est de se rendre sur le terrain. Il ne faut pas trop hésiter, sinon on ne le fait jamais.
.miniature Pierre GautheronblancblancAvant de partir en reportage, il faut vraiment se demander pourquoi tu y vas. Est-ce que tu y vas pour rentrer chez toi le lendemain et dire ‘je suis allé en Slovénie, j’ai vu des réfugiés, c’était génial’ ? Ou alors parce que tu as envie de rapporter quelque chose ?

Mais en fait, une fois que tu es sur le terrain, tu ne te poses pas la question, tu es dans le truc. Tu te rend compte que tu es en train de faire le travail dont tu rêves. Tu ne te dis pas ‘je suis comme Patrick Chauvel, je marche dans ses pas’. Tu y es, c’est tout. Par contre, quand tu rentres et que tu regardes tes photos, tu te dis ‘je suis venu pour quelque chose et j’ai réussi à faire ce que je voulais’. Ça fait plaisir. 

Il ne faut surtout pas se dire ‘je suis nul, je ne suis pas capable, je ne sais pas faire’. Justement, on a fait des erreurs et on sait qu’on ne les refera plus. Tu apprends comme ça. C’est le voyage en général, plus que le reportage.
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coulisses reportage hongrie réfugiés PHOTO 4

.miniature Thomas Dévényi
blancblancL’étape d’après, c’est la narration. Il faut qu’on trouve des modes d’écriture et des façons de raconter qui sont différentes. Ce qui compte, c’est l’histoire que tu ramènes, mais aussi comment tu la racontes. Et peu importe que ce soit de la photo, de la vidéo… tant que c’est intéressant.

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